Chapitre 2 Les lettres non envoyées

 

Dans le coin de ma cheminée, j’ai reposé la lettre de ce matin, encore tiède de mes doigts.
Elle n’était pas terminée.
Elle ne le serait peut-être jamais.

Le ruban blanc qui serre les autres lettres avait glissé. J’ai dû le refaire, maladroitement, comme si ce simple geste risquait de tout dévoiler. Chaque enveloppe porte une date, parfois une phrase commencée sur le rabat, jamais scellée. Il me semble que les fermer serait leur mentir. Je préfère qu’elles restent ouvertes, prêtes à être relues, comme des bouches qui n’osent pas parler.

Je me suis assise sur le bord du lit. Le feu mourant de la cheminée projetait sur les murs des ombres lentes, presque immobiles. Dans cette chambre trop grande pour moi, je me sens souvent plus petite que les meubles. Tout ici a été choisi pour une autre femme : ma mère. Ses miroirs, ses tapis, ses cadres aux dorures fanées. Elle savait occuper l’espace. Moi, je m’y efface.

J’ai repris la lettre.

« Ronan,
Ce matin encore, je t’ai attendu au bord du lac. J’ai cru entendre tes pas derrière moi, et mon cœur a battu trop vite pour une illusion. Il m’arrive de me demander si j’attends vraiment ta venue, ou si j’attends simplement d’être quelqu’un d’autre lorsque tu parais. »

Je me suis arrêtée là.
Les mots suivants n’osaient pas naître.

Dire que je ne me reconnais pas dans la jeune femme que l’on prépare pour un mariage. Dire que mon corps m’appartient de moins en moins. Dire que mon nom me pèse. Dire que parfois, je voudrais oublier jusqu’à mon prénom pour n’être qu’un visage parmi d’autres dans la foule de Paris.

J’ai posé la plume. L’encre tremblait au bout, comme si elle hésitait à tomber.

En bas, la maison s’animait. Les pas des domestiques, les voix feutrées, le cliquetis de la vaisselle. Tout cela formait un monde ordonné auquel je n’appartiens qu’à moitié. On m’y attend, on me prépare, on m’y installe comme on installe un objet précieux sur une étagère trop haute pour qu’il puisse tomber.

Je me suis approchée de la fenêtre. La ville s’étirait au loin, encore pâle de l’aube. Paris ne dort jamais vraiment, dit-on. Moi, je m’endors souvent en pensant à elle comme à un refuge possible, même si je n’y suis qu’une visiteuse furtive. Je connais quelques rues, quelques visages, quelques lieux où l’on ne me regarde pas comme une promesse à vendre.

Au bois de Boulogne, les feuilles frémissaient sous le vent léger. Je savais que je n’irais pas ce matin. Pas aujourd’hui. Le fils du duc devait passer, encore. Il ne le disait pas ainsi, mais sa présence était devenue une habitude qu’on m’imposait comme un exercice de patience. Il parlait, je répondais par politesse. Il me regardait comme on regarde un futur acquis. Je regardais ailleurs.

Je me suis éloignée de la fenêtre.
Je n’avais pas la force de le voir aujourd’hui.

Je me suis surprise à penser que Ronan, lui, ne me regardait jamais comme quelque chose à posséder. Il me regardait comme on regarde un être qui pourrait s’en aller. Cette différence, si mince, me bouleversait plus que tout le reste.

J’ai repris la lettre, j’ai ajouté quelques mots, puis je les ai rayés aussitôt.

« Je ne sais pas ce que je ferais si tu me demandais de te suivre. »

J’ai barré la phrase.
Je n’avais pas le droit de la lui écrire, même pour moi.

Je me suis levée, j’ai marché dans la chambre, comptant les pas entre la porte et la cheminée, comme lorsque j’étais enfant. À l’époque, je croyais que certaines distances pouvaient être apprivoisées. Aujourd’hui, je sais que ce sont souvent les distances invisibles qui sont les plus vastes.

Plus tard, dans l’après-midi, mon père m’a appelée. Sa voix ne portait pas de colère, seulement cette fatigue qui le rend parfois plus dur encore que lorsqu’il crie. Il m’a parlé d’invitations, de visites à rendre, de convenances à respecter. Je l’écoutais sans vraiment entendre. Je répondais ce qu’il attendait. Je suis devenue experte dans cet art-là : dire ce qu’on attend de moi.

Quand je suis remontée dans ma chambre, j’ai eu l’impression d’y revenir comme on revient dans un secret. J’ai sorti une ancienne lettre, l’une des premières. Mon écriture y était plus maladroite, plus pressée. Je souriais en reconnaissant cette Alice-là, celle qui croyait encore qu’écrire suffisait à changer la réalité.

Je me suis demandé ce que Ronan aurait pensé s’il avait lu ces pages. Peut-être aurait-il ri de ma gravité. Peut-être aurait-il détourné les yeux, gêné par tant de sincérité. Je ne le saurai jamais. Et cette ignorance me protège autant qu’elle me blesse.

En fin de journée, j’ai demandé qu’on me laisse seule. La maison s’est faite plus silencieuse. J’ai allumé une bougie. Sa flamme vacillait à chaque mouvement d’air, comme si elle hésitait à rester allumée. Je lui ressemblais, me suis-je dit. Présente, mais toujours prête à s’éteindre au moindre souffle.

J’ai écrit encore, sans savoir si ces mots rejoindraient un jour le ruban blanc.

« Il y a des jours où je me dis que je pourrais vivre ainsi toute ma vie : te penser sans te dire, t’attendre sans te réclamer. Et puis il y a des jours où cette retenue me pèse comme une faute. »

J’ai plié la feuille. Je l’ai glissée avec les autres, dans la petite trappe que seule ma main sait trouver. J’ai refermé doucement, comme on ferme une porte sur une pièce où l’on garde ses pensées les plus fragiles.

La nuit est tombée sur Paris, sur ses toits, sur ses rues où Ronan marche peut-être en ce moment même. Je l’imagine s’arrêter devant une vitrine, lever les yeux vers une fenêtre éclairée, puis reprendre sa route sans savoir que, dans une chambre lointaine, une jeune femme écrit son nom pour ne pas l’oublier.

La ville nous tient à distance.
Elle est ce fil invisible entre nous.
Ni promesse, ni rupture.
Juste un espace où nos silences continuent de vivre.

 

Ce chapitre a été écrit par @cynthia_auteure, c'est une très jolie suite au chapitre de Olis ! Merci pour ta participation 😊