chapitre 2 Les haltes du temps
Mila marchait sur la petite place avec ses amies, le vent jouant dans leurs cheveux. Léna racontait une histoire trop longue et trop drôle, et Inès riait avant même de comprendre la chute. La lumière douce de fin d’après-midi baignait les pavés, comme si la ville ralentissait juste pour elles.
Mila préféra ne pas regarder sa montre. Elle ne voulait pas anticiper le moment, se disait que si ça recommençait, elle le sentirait quand il arriverait. Hier, elle y avait à peine pensé, et avait voulu l’éluder pour ne pas se mettre la pression. Aujourd’hui encore, elle laissait filer la journée, profitant des gestes et des rires, sans se laisser happer par l’attente.
Yanis, lui, n’avait pas pu s’empêcher d’y penser. Dans la réserve du magasin, entre deux caisses, il jetait des coups d’œil à sa montre, hésitant à y croire. Son esprit oscillait entre doute et curiosité, entre envie de comprendre et peur de se tromper. Chaque seconde qui avançait le rapprochait de 17h42, et l’anticipation se mêlait à l’inquiétude.
Éloi, lui, avait choisi une autre posture. Sa journée s’était déroulée presque normalement : arrosage des plantes, lecture, quelques mots échangés avec un voisin, il ne voulait pas se concentrer sur ce qui pourrait se répéter, laissant la vie suivre son cours et observant les minutes passer sans leur donner trop d’importance.
A 17h42, tout s’arrêta.
Les rires, les gestes, les mouvements du monde s’immobilisèrent. Mila fit un pas, puis tendit la main et toucha doucement l’épaule de Léna. La sensation fut étrange : chaude, immobile, pourtant bien réelle. Le monde autour d’elle était figé, mais elle seule continuait à respirer. Son cœur battait plus vite, et l’impression de solitude au milieu de la foule familière la troubla profondément.
Yanis observa sa montre. La fumée de sa cigarette était suspendue dans l’air, les passants immobiles. Il passa sa main à travers un sac flottant, confirmant la réalité du phénomène. L’incertitude s’était muée en observation, mais la tension restait palpable : il se demandait si la minute allait se reproduire à l’identique, ou si chaque fois serait différente.
Éloi traversait le passage piéton, attentif aux détails figés autour de lui : les voitures, les passants, un chien suspendu en plein saut. Il ne surveillait pas l’heure, laissant le silence l’atteindre à son rythme. Chaque détail figé devenait neuf : les gestes, les expressions, la lumière suspendue. Il fit un pas, puis un autre, avec un léger vertige flottant derrière ses yeux.
Puis, presque imperceptiblement, le temps reprit son cours. Les sons, les gestes, le vent et la fumée reprirent leur mouvement
Mila cligna des yeux, laissant son souffle suivre le mouvement des autres sans rien dire.
Yanis jeta un coup d’œil à sa montre, un petit sourire troublé sur les lèvres.
Éloi fit un pas prudent, observant les passants comme pour confirmer que tout était bien vivant.
Chacun avait vécu la même halte, mais la journée qui avait précédé ce moment influençait leur perception : certains l’avaient anticipé, d’autres l’avaient ignoré, chacun à sa manière.
Le soir, chacun vivait sa propre façon de digérer l’expérience.
Mila retourna chez elle et s’assit sur le bord de son lit, encore un peu troublée par la minute figée. Elle caressa machinalement la photo de ses amies et se demandé si elle pouvait filmer le phénomène, juste pour voir, pour garder une trace. Pas pour l’exposer ni pour prouver quoi que ce soit, mais pour elle-même. Pour se convaincre que tout était vrai. Et pourtant, elle hésita. Elle posa le téléphone sur la table de nuit, l’idée flottant dans sa tête comme un souffle suspendu, fragile et léger, entre curiosité et prudence.
Éloi s’installa sur son fauteuil préféré. Il n’avait presque rien fait de particulier : un peu de lecture, un café, le temps de laisser passer la lumière du soir sur son salon. Il repense à la minute suspendue, avec un mélange de distance et de fascination. Il ne cherchait pas à comprendre, mais chaque geste figé, chaque détail de la ville arrêtée, restait gravé dans son esprit.
Yanis, lui, ne put refermer l’ordinateur. Il notait, classait, comparait chaque détail du phénomène. Ses yeux se fatiguaient, la lumière bleue de l’écran dessinait des ombres sur son visage. Il avait commencé à chercher par curiosité… et s’était retrouvé à passer la nuit blanche, scrutant forums, articles, récites de phénomènes inexpliqués. Chaque page qu’il parcourait le plongeait toujours plus dans l’incertitude. A l’aube, il laissa tomber ses mains sur le clavier, épuisé.
Le lendemain, à 17h42, aucun d’eux ne se doutait que l’autre vivrait la même minute. Mila riait avec ses amies, un peu plus distraite que d’habitude. Yanis, dans sa réserve, surveillait machinalement sa montre, sans oser croiser le regard de quiconque. Eloi traversait le même passage piéton, sentant quelque chose d’étrange dans l’air, un frisson familier.
Chacun avançait dans sa journée, pensant éviter ou ignorer le phénomène, et pourtant… à chaque halte, quelque chose les rapprochait. Pas par des mots, pas par des regards, mais pas une résonance silencieuse, une sensation commune que le monde entier, figé ou en mouvement, ne pourrait jamais partager.
A 17h42, le monde avait cessé de bouger, et eu trois avaient marché dans ce silence à leur façon. Chacun savait, sans le dire que ce moment n’appartenait qu’à eux, invisible pour les autres, mais partagé dans une respiration commune que personne ne pourrait nommer.
Ce chapitre a été écrit par Noirsurblanc, Merci pour ta participation avec ce beau texte qui laisse ouvert la voie pour le troisième chapitre ☺️