Extrait du roman Premiers pas de Léo Fabre

 

Chapitre 1 Les débuts de Léo Fabre

L’école de police

Je m’appelle Léo Fabre. J’ai vingt-quatre ans.
Je ne suis détective privé que de nom, et déjà un homme au
manteau froissé est venu me voir.
Il m’a parlé d’une disparition.
De sa femme.
Partie sans explication, sans mot, sans bruit.
Mais je vous raconte ça trop vite.
Il faut d’abord revenir à l’école de police.
C’était un vieux bâtiment gris, planté dans un coin oublié du
XIII ᵉ arrondissement – l’école de police, où j’ai passé trois
ans de ma vie.
Nous sommes en 1980. Dans les couloirs, les machines à
écrire claquent, l’odeur du café brûlé se mêle à celle de la
cire.
Les formateurs jurent en voyant passer les vieilles 4L de
service, et les plus jeunes rêvent d’enquêtes à la Belmondo.
Pas de portique, pas de gymnase moderne. Juste du béton
brut, des escaliers raides, une horloge en panne et un
radiateur qui siffle même en plein été.
Les murs transpiraient déjà le renoncement.
Trois longues années à ingurgiter des cours sur la
procédure pénale, les angles d’observation, la dissuasion
non-violente… et à comprendre que tout ce qu’on apprend
là-bas ne sert, au fond, qu’à être désappris ensuite. Trois
années à observer. Parce que c’est ce que je fais le mieux :
regarder. Non pour juger, mais pour comprendre ce que les
autres ignorent ou ne veulent pas voir. Les chaussures
usées, les tics du menton, les silences trop polis.
Il y avait Thomas, pour commencer. Un mètre quatre-vingtcinq,
des épaules de déménageur et une coupe de cheveux
comme taillée au couteau à pain. Une grande gueule, fidèle
comme un chien de berger. Fils, petit-fils, arrière-petit-fils
de flics. Chez lui, on apprenait à tenir un flingue avant
même de savoir lire. Il visait les stups, parce que, je cite :
— Y’a de l’action et pas de rapport à taper.
Il mâchait du chewing-gum comme si cela pouvait
l’empêcher de dire une connerie, ce qui, étonnamment,
échouait souvent. Il répétait :
— Un jour j'aurai mon chien, mon flingue et ma bagnole
banalisée. Et là, plus rien ne m'arrêtera.
Il rêvait de filatures, de perquisitions à l’aube. Il adorait
les films d’action, les vieilles bagnoles, les blagues grasses
et les raclettes.
Et puis il y avait Claire. Petite, fine, toujours impeccable.
Cheveux attachés, regard tranchant. Elle parlait peu, mais
quand elle le faisait, même les formateurs se taisaient.
Mémoire d’acier, logique chirurgicale. Elle vous regardait
comme si vous étiez une équation à résoudre. Chaque mot,
chaque geste était disséqué comme une pièce à conviction.
Elle visait les affaires internes.
— Pour nettoyer la maison de l’intérieur, disait-elle.
Elle venait de Lyon, fille de magistrats. On la remarquait à
dix pas. Pas à cause du bruit qu’elle faisait, au contraire.
C’était son silence qui imposait. Elle portait des chemisiers
sobres, un carnet toujours dans la poche, et ses réponses
étaient aussi nettes que brèves.
Et moi ? Moi, j’étais Léo, l’élément flottant. Ni le meilleur
tireur, ni le plus bavard, ni le plus sportif. J’étais celui qui
voyait ce que les autres rataient. Le gars au fond de la
salle, silencieux, qui observait. Les chaussures trop neuves,
la bague retirée, les taches sur une manche.
Je parlais peu, mais quand je le faisais, je savais où je
voulais en venir. Mon carnet ne me quittait jamais. Pas pour
les cours, mais pour noter des éclats de vérité. Des gestes,
des détails, des phrases volées dans les couloirs. J’ai
toujours pensé que la vérité ne se cache pas dans les
grandes déclarations, mais dans les marges de l’habitude.
La veille de l’examen final, on s’est retrouvés au café du
coin. Un troquet usé par les ans, où les tables collent un peu
mais où la serveuse connaît votre prénom. Thomas
fanfaronnait, clamant qu’il n’avait "zéro stress", tout en
enchaînant les cafés.
— Le secret, c’est l’hydratation, claironnait-il. Trois cafés,
une bière, un Perrier, et je suis prêt à courir un marathon.
Ou une perquiz.
Il brandit son gobelet comme une coupe.
— À la gloire du stress post-traumatique préventif !
Claire leva enfin les yeux de son article.
— Tu sais que tu regardes les gens comme des scènes de
crime, Léo ?
— Je regarde pour comprendre.
— Alors commence par toi. Tu parles trop vite quand tu
stresses. Écris trois réponses courtes et n’en sors pas.
Elle me glissa son stylo.
— Et arrête de fuir le regard au bout de deux secondes. On
dirait un suspect.
Elle sourit, presque timidement.
— Tu vas y arriver. Mais laisse une place au silence utile,
pas à celui qui t’avale.
— Tu fais encore ton cinéma mental, Léo ? lança Thomas.
— Il appelle ça observer, répondit Claire sans relever la
tête.
— J’appelle ça flipper, moi.
Le lendemain, à huit heures, c’était l’entretien final.
Je me suis assis. Trois personnes en face de moi : un
homme au crâne lisse qui jouait nerveusement avec un stylo,
une femme rigide aux cheveux tirés, et un type plus jeune,
veste trop grande, affalé comme s’il voulait disparaître.
Trois attitudes. Trois mondes.
L’homme au stylo avait des mains soignées, manucurées,
mais des chaussures usées. Le genre d’homme qui passe ses
journées debout, sur le terrain, mais veut qu’on le croie
encore d’élite.
La femme, elle, portait une montre à gousset, accrochée à
une chaînette. Tout en elle disait la rigueur, la méthode,
l’ordre.
Le troisième, trop jeune, trop mou, tapotait du bout des
doigts sur la table. Ennui ou nervosité, difficile à dire.
Ils m’ont posé la question rituelle :
— Pourquoi cette voie ?
Je me suis tourné vers le chauve, celui au stylo.
— Parce qu’on ne peut pas tout lire dans un rapport. Ce
qu’un texte ne dit pas, un regard le trahit toujours. Vous le
savez, vous avez dû le voir des centaines de fois sur le
terrain.
Il a arrêté de faire tourner son stylo. Premier silence
gagné.
Puis j’ai regardé la femme.
— Et parce qu’il faut des gens qui sachent mettre de l’ordre
dans tout ça.
Elle a relevé les yeux, presque surprise.
— L’ordre, c’est la base, ai-je ajouté. Sans structure, pas
de vérité durable.
Elle a noté quelque chose, sans relever la tête. Mais la
plume glissait plus vite.
Enfin, j’ai tourné la tête vers le plus jeune, celui qui fixait
l’horloge.
— Et aussi parce qu’il faut savoir attendre. Vous devez
trouver ce moment long, non ?
Il a levé les yeux, un peu pris de court.
— J’ai appris que les minutes les plus lentes sont souvent
celles où quelqu’un craque.
Le jeune a esquissé un sourire. Léger, mais réel.
Un court silence. Le genre de pause où les gens décident si
vous leur plaisez ou pas.
— Vous ne visez pas la PJ ? a demandé la femme.
— Non, ai-je répondu. Je préfère poser mes questions à ma
manière. Suivre une intuition. Les procédures sont
nécessaires, mais parfois elles ferment les yeux au lieu de
les ouvrir.
Le chauve a penché la tête, intrigué.
— Vous pensez pouvoir faire mieux qu’un service entier ?
— Non. Mais je pense que parfois, un homme seul peut voir
ce qu’un groupe oublie.
Je ne savais pas si c’était la bonne réponse. Mais je savais
que c’était la mienne.
La femme a noté lentement. Le chauve a cessé de bouger.
Le jeune a regardé la porte, puis moi. Trois gestes discrets.
Trois signes.
Je les ai remerciés et je suis sorti.
Avec un goût amer dans la bouche, celui des mots qui ont
frappé juste, mais peut-être trop fort.
Trois ans à observer, et le jour où il fallait parler, j’avais
parlé à ma manière : pas pour me vendre, mais pour les
comprendre.
Je n’ai rien dit à Claire, ni à Thomas. On s’est retrouvés en
bas, à la machine à café. Thomas faisait le pitre pour
masquer sa nervosité, Claire fixait un nuage invisible à
travers la vitre. Moi, je regardais une goutte glisser le long
du gobelet, pensant à tout ce que je n’avais pas dit.

La décision

Les trois jours suivants ont été interminables. Je me levais
tard, traînais dans mon studio. J’ouvrais un roman, mais je
le refermais deux pages plus loin. Je notais des détails sans
importance : un chien attaché à un poteau, un homme
cachant une alliance dans sa poche.
J’aurais pu aller courir. Je n’en avais pas la force. Même
mon miroir détournait le regard. J’ai même tenté de ranger
mon appartement. Mauvaise idée. Chaque objet déplacé
m’enfonçait un peu plus dans le doute.
Claire m’avait laissé un mot, sur une feuille pliée en deux :
Tu l’auras.
Thomas m’a appelé :
– J’ai acheté mes premières menottes en plastique. Pour
m’entraîner.
J'ignorais s’il plaisantait. Avec lui, on ne savait jamais.
Le matin des résultats, le ciel hésitait entre brouillard et
pluie. On avait rendez-vous devant le tableau d’affichage.
J’y suis allé lentement. Par superstition, peut-être.
Claire était déjà là, droite comme une épée. Thomas
sautillait comme un gosse.
Je suis arrivé le dernier. J’ai lu :
FABRE, Léo – Admis
Deux fois. Puis j’ai cherché une astérisque, une note en bas.
Rien. C’était bien moi.
Thomas a éclaté de rire :
— Putain, je te l’avais dit, Fabre ! Même les vieux coincés
du jury ont vu que t’étais un tueur !
Claire a hoché la tête :
— Félicitations.
J’ai souri. Un peu. Mais, au fond, une question me collait à la
gorge :
Et maintenant ?
J’ai appelé ma mère.
Elle a dit :
— Esteban est fier de toi. Il a dit que tu deviendrais un
vrai enquêteur.
Elle a marqué une pause.
— Essaie de passer bientôt.
— Je viendrai, ai-je promis.
Mais, je savais que ça prendrait du temps.
Les heures suivantes se sont noyées dans un mélange
d’attente et de soulagement.
Le soir, on a fêté ça chez Roger. Banquettes rouges,
comptoir en zinc, serveuse fatiguée mais sincère.
Un de ces bistrots où les histoires commencent toujours un
peu de travers. Thomas a commandé une bouteille entière,
"pour marquer le coup". Claire s’est laissée servir. Elle
buvait peu, mais écoutait beaucoup. Moi, je fixais les bulles
dans mon verre.
Thomas racontait comment il allait "nettoyer les caves de
Saint-Ouen", fausse autorité à l’appui. Claire levait les yeux
au ciel, mais riait. Et ça, c’était rare.
J’ai ri aussi. Mais, une pensée me collait à la peau : je ne
suis pas comme eux.
Je les respecte, je les aime, même, mais eux rêvent de
porter un insigne.
Moi, j’ai toujours eu besoin de poser mes questions
autrement, d’écouter différemment, de suivre une trace
invisible.
La police, ce n’est pas pour moi.
Vers minuit, Thomas chantait faux sur du Eddy Mitchell.
Claire a sorti un vieil appareil photo cabossé. Le flash nous
a grillé les visages.
— Pour plus tard, a-t-elle dit.
En le rangeant, sa main a effleuré mon carnet.
— Garde-le. Tu parles peu, mais ton carnet parle pour toi.
Je suis allé chercher une autre bouteille.
Quand je suis revenu, je l’ai dit :
— Je vais pas intégrer la police.
Silence. Même Thomas s’est tu.
— Quoi ?
— Je vais pas intégrer la police. Je veux travailler seul.
Trouver ma propre voie.
Claire m’a observé longuement.
— T’en es sûr ?
— Plus que jamais.
Thomas a soufflé dans son verre.
— Putain, Fabre… T’as vraiment un grain. T’aurais pu avoir
un badge en plastique, un flingue, un service.
— Justement.
Claire a souri.
— Tu ferais un bon privé. T’écoutes plus que tu parles. Et tu
vois ce que personne ne regarde.
Thomas m’a serré la main comme s’il voulait me tordre le
bras. Claire m’a simplement dit :
— T’as pas intérêt à disparaître.
Je leur ai promis de donner des nouvelles. Et, pour une fois,
ce n’était pas un mensonge.

La première affaire

Les semaines suivantes se sont étirées comme des couloirs
sans fenêtres. J’ai envoyé des lettres, frappé à des portes,
essuyé des refus polis. L’enthousiasme du départ s’est
effiloché sur la routine des entretiens.
Ce matin-là encore, je sortais d’un bureau gris, avec la
même phrase en tête :
— Vous êtes brillant sur le papier, Fabre, mais on cherche
quelqu’un avec de l’expérience.
Quatrième agence en deux semaines. Le patron avait parlé
cinq minutes, pas une de plus.
L’expérience. Toujours elle. Trois ans d’école à observer,
disséquer, comprendre ce que les autres ne voyaient pas…
et me voilà dehors, CV en main, le ventre serré.
J’avais vaguement souri à la secrétaire en repartant. Elle
tapotait nerveusement sur son clavier, sans lever les yeux.
Une horloge à balancier grinçait à chaque seconde derrière
moi. L’air sentait la poussière et le café froid. J’ai claqué la
porte trop vite. Une habitude.
Thomas m’avait dit un jour :
“Les portes, c’est comme les gens. Si tu les claques trop
fort, elles grincent après.”
Il disait ça en riant, mais c’était sûrement la phrase la plus
philosophique de sa semaine.
Je m’apprêtais à rallumer une cigarette que je n’avais pas,
quand une voix m’a arrêté net.
— Vous êtes détective ?
Un homme. La cinquantaine fatiguée, manteau trop long,
cravate beige mal nouée. Il tenait une sacoche en cuir
comme on s’accroche à une bouée.
— Pas encore vraiment, ai-je répondu. Mais je compte bien
le devenir.
Il m’a regardé avec un mélange d’urgence et de gêne, puis il
a dit :
— Ma femme a disparu. Aidez-moi.
Il n’en fallait pas plus.
Mon coeur a cogné dans ma poitrine.
Pas d’expérience, pas de bureau mais enfin, une affaire.
On s’est assis sur un banc, un peu à l’écart. Il a parlé, les
mains moites et les yeux fuyants.
— Je m’appelle Armand Lemoine. Ma femme s’appelle
Madeleine. Elle a quitté notre appartement hier matin. Elle
n’est jamais revenue. Je ne comprends pas. Elle a laissé son
alliance sur la table.
Pas de fioritures. Pas de tremblement dans la voix. Juste
cette phrase nue, suspendue dans l’air.
Je l’ai laissé respirer. Parfois, le silence suffit à faire
parler les gens.
— Vous avez contacté la police ?
— Oui, ils pensent qu’elle est partie volontairement.
Elle est adulte, pas de violence, pas de signe de danger. Ils
ont pris une déclaration… mais j’ai vu leurs yeux. Ils ne
feront rien.
Je l’ai observé. L’alliance au doigt, qu’il tournait
nerveusement, il me regardait rarement en face, et il
semblait plutôt indifférent. Juste… désorienté.
— Racontez-moi tout depuis le début.
Il a inspiré profondément.
— On vit ensemble depuis vingt-cinq ans. Mariés depuis
vingt-deux ans. Elle enseigne les lettres classiques dans un
lycée privé. Une femme discrète. Jamais de vagues.
— Et vous ?
– Comptable. Dans une boîte de gestion. Une vie normale.
— Votre couple ?
— On s’aime. On a eu des tensions, comme tout le monde.
Des silences. Mais on s’aime. Je crois.
Le "je crois" était de trop. Mais je ne l’ai pas relevé.
— Elle est partie avec quoi ?
– Juste son sac. Pas ses papiers. Même pas son parfum.
Tout est là.
Je me suis redressé. Mon sang battait plus vite.
L’excitation montait, ma première enquête.
Un vrai mystère.
— Je veux voir l’appartement.
L’appartement se trouvait dans le VII ᵉ arrondissement, au
sein d’un vieil immeuble haussmannien aux pierres
lumineuses. La gardienne restait invisible, l’ascenseur
grinçait à chaque étage, et le couloir sentait la cire et le
linge propre.
Quand Armand a ouvert la porte, le silence à l’intérieur m’a
frappé. Ce n’était pas un silence de deuil, mais un silence
organisé, presque calculé. Le salon, spacieux, baignait dans
une lumière grise. Les murs étaient tapissés de livres, le
parquet blond brillait sous un tapis épais, les canapés
beiges semblaient trop bien rangés. Sur la table en verre,
une tasse de thé froide, intacte. Je l’ai notée.
Il m’a conduit à travers les pièces : trois chambres, une
cuisine large, une salle de bain à baignoire sur pieds.
Partout, des cadres, mais peu de visages. Juste des
paysages, des lieux sans gens, comme si l’appartement
refusait toute présence.
Dans la chambre conjugale, le lit était fait — trop fait,
comme un décor. Sur la coiffeuse, une brosse, un collier, un
flacon de parfum à demi vide. Lavande, léger.
Le dressing était plein : robes, manteaux, chaussures, tout
parfaitement aligné… sauf une paire de bottines noires,
absente. Je l’ai notée aussi.
Dans la salle de bain, deux brosses à dents. Celle de
Madeleine était encore humide. Étrange, pour quelqu’un
parti la veille.
En revenant vers le couloir, mon regard a accroché un cadre
glissé derrière un meuble. Je l’ai ramassé.
Une photo d’eux deux. Elle souriait. Lui, moins. Pourquoi
cacher ça ?
— Vous avez rangé quelque chose ?
— Non. Je n’ai rien touché.
Je notai mentalement.
Dans la cuisine, une assiette attendait dans l’évier, un
sachet de thé séchait au fond de la poubelle. Sur la table,
un petit carnet traînait, ouvert à moitié. J’ai effleuré la
couverture : un journal intime, peut-être. Je n’y ai pas
encore touché.
— Aurait-elle pu partir sans rien dire ?
— Non. Ce n’est pas elle. Elle aurait dit quelque chose.
Mais une voix en moi murmurait déjà :
Elle a peut-être dit quelque chose. Mais pas à vous.
Je suis retourné dans le salon. Sur la table basse, un livre
était ouvert à la page 132, alors que le marque-page
s’arrêtait à la 74. Personne ne lit comme ça. Sous la table,
une liste de courses pliée :
La liste de courses comprend : lait, pain, riz et colle forte.
Pourquoi cacher une liste anodine ?
Sur le buffet, une série de cadres parfaitement alignés…
sauf un, légèrement de travers. Derrière, une bande de
scotch neuf, large, appliquée récemment. Je le notai.
Près de la fenêtre, le parquet portait une trace grise :
un rectangle plus lumineux au milieu de la poussière, comme
si un objet lourd avait été déplacé depuis peu.
Sur la table, une photo dépassait d’un livre. Madeleine, de
profil, prise à travers une vitre. L’image était floue,
granuleuse. Au dos, un chiffre :
7/10. Série ? Tirage ? Rien d’autre.
— Vous connaissez ce cliché ?
Armand secoua la tête trop vite. Ses doigts, eux,
semblaient reconnaître la photo : ils en suivaient les angles
sans oser la regarder.
J’ai sorti mon carnet et noté d’une écriture rapide : sac
disparu, pas de lettre, parfum resté, bottines manquantes,
brosse à dents humide, cadre déplacé, marque-page décalé.
— Elle avait des proches ?
— Non. Parents décédés, pas d’enfants. Quelques collègues,
pas d’amies proches.
— Et ses habitudes ?
— Le marché, le samedi matin. Des promenades. Beaucoup
de lecture. Souvent seule.
Tout semblait en ordre. Rien ne dépassait, rien ne crissait.
Et pourtant, cette perfection avait quelque chose de faux,
comme un décor trop bien rangé après une scène qu’on veut
effacer.
Mon regard a glissé sur la pièce :
Chaque objet semblait à sa place, mais tout vibrait d’un
léger déséquilibre. Quelque chose s’était produit ici, sans
bruit, avec soin.
En approchant de la porte d’entrée, j’ai remarqué le portemanteau
vide. Deux patères seulement.
— Elle portait quoi, hier ?
— Une robe bleue… ou son imper. Je crois. Je ne suis pas
sûr.
Il s’est laissé tomber dans le fauteuil, les épaules basses,
vidé.
Ce n’était pas un coupable, juste un homme dépassé.
Pourtant, quelque chose en lui restait flou, comme effacé
par l’habitude ou le silence. Peut-être qu’il ne voyait plus
Madeleine depuis longtemps. Peut-être qu’il avait cessé de
l’écouter aussi.
Je me suis tourné vers la fenêtre. En bas, la cour pavée
dormait dans un calme trop parfait. L’air avait cette odeur
tiède d’appartement fermé depuis trop longtemps. Tout
semblait figé, comme suspendu.
Je refermai mon carnet.
— Monsieur Lemoine, dis-je enfin.
— Oui ?
— Je vais prendre l’affaire.
Il m’a regardé longtemps, comme si ces mots suffisaient à
lui rendre un peu d’air. Avant d’ouvrir la porte, il m’a tendu
un carnet à la couverture usée. Sa main tremblait
légèrement. Puis il m’a serré les doigts, trop fort, comme on
s’accroche à quelque chose qui glisse.
Dans l’escalier, j’ai senti ce poids me suivre : celui d’une
absence trop bien rangée. Pas de lutte, pas de mot laissé
derrière, juste un vide poli, ordonné, presque propre.
Comme un cadre d’où l’on aurait retiré une image.
En sortant, j’ai marché un moment sans but. L’air du soir me
piquait les joues. J’avais besoin de réfléchir, de remettre
un peu d’ordre dans ce que je venais de voir.
Je me suis arrêté dans un bistrot à l’angle de la rue :
lumière jaune, néon bleu qui clignotait au-dessus de la
porte. J’ai pris une table près de la vitre, carnet ouvert, le
regard encore rempli de cette chambre trop nette.
La serveuse s’est approchée :
— Vous êtes monté chez les Lemoine ?
— Oui.
Elle a baissé la voix :
— Y’a un type en imper beige qui traîne depuis deux soirs,
côté cour. Il commande un thé, le boit jamais. Il regarde
les boîtes aux lettres, toujours par la vitre.
— Vous l’avez vu ce soir ?
— Pas encore. Mais il revient. Il paie en pièces, tout le
temps.
J’ai hoché la tête sans répondre. J’ai noté quelques mots,
plus pour m’occuper les mains que par réel besoin. L’image
de cet homme m’est restée en tête : un regard fixé sur des
boîtes vides, à attendre un signe qui ne viendrait pas.
À deux tables de là, un couple se taisait. L’homme tournait
sa cuillère dans le vide, la femme fixait son thé refroidi.
Pas un mot, pas un geste, mais une fatigue palpable, comme
si l’amour s’était dissous à force d’être remué.
Ce silence-là, je le connaissais déjà. C’était celui de
l’appartement des Lemoine, ce calme trop maîtrisé où
chaque chose semble à sa place mais où plus rien ne respire.
Je me suis demandé si Madeleine avait ressenti la même
chose avant de partir. Ce moment précis où l’air devient
lourd, où les regards cessent d’exister. Peut-être qu’elle
n’avait pas disparu.
Peut-être qu’elle s’était simplement effacée, lentement,
sans que personne ne le voie.
Dehors, un flyer s’est plaqué contre la vitre : Résidences
Alba – visites samedi.
Le mot m’a frappé sans raison apparente. “Résidences”, un
lieu, un refuge, peut-être une promesse d’ailleurs.
J’ai pensé que certains partent pour fuir, d’autres pour
exister enfin.
J’ai refermé mon carnet. Madeleine n’a pas disparu.
Elle a juste quitté le cadre qu’on lui avait imposé.

Chapitre 2  Les premiers miroirs

La piste Saget

La nuit avait été blanche. J’avais tourné dans ma chambre
toute la nuit, le carnet d’Armand ouvert sur la table.
Plus je le lisais, plus j’avais l’impression qu’on m’avait confié
un rôle avant d’avoir appris le texte.
Ce matin-là, Paris sentait la pluie et la fatigue. J’attendais
devant un bar-tabac à l’angle de la rue des Plantes, un café
noir en main, les yeux rivés sur une fenêtre du deuxième.
Dans le carnet, un nom revenait, noté à l’encre violette, le
même violet que sur la photo de Madeleine : R.D. Saget.
En-dessous, une mention sèche : “Plantes, 2ᵉ”.
Pas d’explication. Juste ce fil. Alors, j'étais venu voir où il
conduisait.
Je savais que cette piste ne menait peut-être nulle part,
mais j’avais besoin d’y croire.
Armand m’avait parlé d’un détail qui me revenait sans
cesse : Madeleine avait pour habitude de noter, chaque
soir, une phrase entendue dans la journée. « Pour ne pas
laisser la vie passer sans qu’elle me parle », disait-elle. Ce
genre de phrase vous reste sous la peau.
À vingt-quatre ans, je confondais souvent intuition et
méthode. Alors, j'avais appelé Thomas.
Il arriva dix minutes plus tard, les baskets trempées, la
veste en jean sur un pull de travers, l’haleine de menthe
forte masquée par le chewing-gum qu’il mâchait sans
interruption.
— Salut l’artiste. J’ai pas dormi, mais j’ai trouvé deux trucs.
Il sortit un dossier plié en quatre de sa poche intérieure, le
tendit comme s’il venait d’exhumer une relique.
— J’ai récupéré ça dans une boîte d’archives coincée entre
un extincteur et… un chat mort.
Il fit une pause, faussement grave.
— Ou une serpillère très motivée.
Je levai un sourcil.
— Charmant.
— L’odeur m’a juré que c’était confidentiel.
À 11 h 12, la porte de l’immeuble s’ouvrit. Un homme
descendit, grand, manteau long, chapeau beige. Lunettes
noires.
Thomas se redressa.
— Et si ton Saget revenait de chez le tailleur ?
Je souris.
— Ou de la tombe.
On se leva doucement et on l’emboîta, à distance. Il
traversa la rue d’un pas trop rapide pour un retraité, filant
entre les passants comme s’il connaissait chaque pierre. On
suivit, pliant les têtes pour éviter les regards. Il tourna
dans une ruelle, et une silhouette s’interposa entre lui et le
camion ainsi qu'un groupe de collégiens. Quand la rue se
dégagea, il avait disparu.
Nous nous sommes arrêtés, essoufflés, le vide entre nous
et lui plus net que la rue.
— Merde, il s’est volatilisé, souffla Thomas.
— Il marchait vite. Trop vite. On l’a perdu.
On resta là un instant, puis on échangea un regard. Pas de
panique, pas de course effrénée. On avait deux options : se
disperser et le chercher au hasard, ou revenir sur notre
point de départ et creuser l’immeuble qu’il venait de
quitter. Le carnet et la mercerie nous attiraient davantage
que son pas, et le fil que nous tenions menait à R.D. Saget.
— On rentre, proposai-je. On a plus de chances de trouver
quelque chose là-bas que d’errer dans tout Paris.
— D’accord. On y retourne, fit Thomas. Mais, cette fois on
n’attend pas qu’on nous ouvre : on entre quand la porte
claque.
On avait remonté la rue en trottinant. Nous sommes
retournés au café d’où on l’avait aperçu traverser
rapidement, puis nous nous sommes postés près de l’entrée
de l’immeuble. On avait attendu quelques minutes. Une
voisine était sortie pour jeter un sac — une routine
parfaite pour nous. Thomas fit mine de farfouiller dans sa
poche pendant que je poussais la porte, juste au moment où
elle se refermait derrière la voisine. On glissa dans le hall,
le coeur un peu serré, chaque pas résonnant dans le vide.
Les boîtes aux lettres formaient une rangée métallique
ternie par le temps. J’ai baissé la tête et parcouru les
étiquettes : F. Lemarchand, tracé à la main, en lettres un
peu tremblées. Juste à côté, griffonné en plus petit,
presque effacé : R.D. Saget.
Deux noms sur la même boîte. Comme si quelqu’un s’était
invité sans vraiment appartenir aux lieux. Un courant d’air
passa dans le hall, soulevant l’odeur de poussière et de cire.
J’ai eu l’impression que le lieu retenait son souffle.
J’ai levé les yeux vers le palier. 3ᵉ étage, porte B. La piste
tenait encore.
On a monté les marches deux à deux. Au troisième, une
porte entrouverte, juste assez pour laisser passer un
souffle. J’ai hésité, j’ai frappé doucement. Silence. J’allais
refermer quand une voix, claire mais fatiguée, répondit
derrière la porte :
— Entrez.
J’ai ouvert plus largement. L’air sentait la cire et la lavande.
L’appartement semblait figé dans le temps : des livres de
théâtre, des carnets empilés, des accessoires d’époque, des
rideaux lourds. Une atmosphère de scène arrêtée en plein
jeu, encore chaude des projecteurs éteints.
Une femme apparut dans l’encadrement du salon.
Soixantaine alerte, cheveux blancs tirés, regard franc. Elle
portait un tablier sur une robe longue, des lunettes au bout
du nez.
Elle nous observa un instant, les mains immobiles sur son
tablier. Pas de peur, pas de surprise : une forme de
résignation polie. Comme si elle nous attendait.
— Vous cherchez Roger ?
Je hochai la tête.
— On aimerait lui poser quelques questions.
Elle nous fit signe d’avancer.
— Alors entrez. Mais, Roger n’existe plus. Il a disparu. Moi,
je suis Florence Lemarchand, son ex-femme.
— Vous avez dit Roger… Roger Lemarchand ?
Elle eut un sourire las.
— C’était son nom de scène. Dans le théâtre, il signait
Lemarchand. Son vrai nom, c’était Roger Daniel Saget.
Elle a montré un vieux programme posé sur le buffet.
— Ici, on ne l’appelait jamais par son vrai nom. Il disait que
Saget sonnait “trop administratif”.
Je me suis figé, R. D. Saget. Le même nom que sur le
carnet.
Sa voix avait cette assurance calme des personnes qui ont
cessé d’attendre des réponses.
Le nom me revint alors : Roger Lemarchand. Ancien
décorateur, discret mais marquant, dont le nom surgissait
parfois dans les carnets, entre une annotation cryptique et
une trace d’encre violette. Un homme dont on disait qu’il
signait ses décors d’un symbole muet.
Il m’a laissé tout ça. Et quelqu’un est revenu ici, récemment,
fouiller ses affaires. Je me suis redressé.
— Récemment ?
— Il y a deux jours. Une trace de boue près de l’entrée. Et
ce carnet, là. Il n’était pas là avant.
Elle nous a tendu le carnet. Bleu. Spirale tordue. Identique
à celui trouvé par Armand. Même dessin de l’oeil barré sur
la couverture. Même encre violette.
Je l’ai pris et je l’ai feuilleté. L’écriture. Les mots. Le
rythme. Identiques. Pourtant…
— Quelqu’un veut que je les collectionne, ai-je murmuré.
Ce poil court, retrouvé coincé dans la spirale, avait résisté
à toutes les tentatives de rationalisation. Trop précis pour
un hasard. Il sentait le vieux textile, le rideau épais d’un
costume de scène. Enfin, quelque chose d’authentique.
— Vous savez ce que ça veut dire ? Ce symbole ? demandaije.
Florence hocha la tête.
— C’était leur code. Ceux du décor. Une blague entre
techniciens. “L’oeil du régisseur” : celui qui voit tout, celui
qu’on ne voit jamais. Roger le dessinait partout. C’était sa
signature.
Le même oeil. Le même trait. Celui qu’on retrouvait sur le
carnet de Madeleine.
Rien n’était laissé au hasard. Quelqu’un voulait que je fasse
le lien.
Je me figeai. Ce n’était pas un indice. C’était une trace
intime, réutilisée.
— On nous mène en bateau.
— Et ce parfum ? continua Florence. Vous l’avez senti ?
Trop fort pour lui. On a voulu lui faire jouer un rôle… à titre
posthume.
Sur le chemin du retour, je cogitais. J'ai tout recoupé : le
carnet trop bien placé, le stylo rare, le poil de vison sans
manteau correspondant, la photo récente dans une salle
fermée depuis dix ans…
Le Parker 75. Il revenait trop souvent. Si celui d’Armand
était à lui, pourquoi en retrouvait-on un autre ici ? À moins
que ce ne soit une mise en scène. Si le stylo mentait, qui
écrivait réellement ?
J’avais la tête remplie d’objets et de signes, mais plus rien
ne faisait sens.
Peut-être que je cherchais trop à lire l’histoire, alors qu’il
fallait la ressentir.
— Il disait n’avoir rien touché. Mais, ce carnet ne s’était
pas rangé tout seul. Trop bien placé. Trop visible. Il
mentait. Ou quelqu’un mentait pour lui. Tout était faux.
Soigneusement construit. Par quelqu’un qui connaissait mes
méthodes.
— Quelqu’un te teste, dit Thomas.
— Ou me freine. Il a accès à trop de choses.
— Armand ?
— J’ai des doutes. Mais, je le sens trop fragile. Soit il joue
très bien, soit lui aussi est manipulé.
Silence.
Je sortis mon carnet. Une page blanche. J’ai écrit en haut :
“Ce n’était pas un piège. C’était un détour.
En dessous : “Madeleine a vu quelque chose. Quelqu’un veut
effacer ses traces.”
J’ai fermé le carnet. Regardé Paris comme on regarde un
décor dont on cherche l’ouverture cachée.
C’était la première fois que je sentais l’enquête se déplacer,
comme un décor de théâtre qu’on change en douce pendant
l’entracte. Il n’y avait plus seulement une disparition. Il y
avait une main qui guidait nos pas. Pendant deux jours, on a
tourné en rond, écumant de vieilles adresses sans résultat.
Jusqu’à ce que le nom d’une femme revienne dans plusieurs
lettres : Mélina Arvet, costumière à la retraite. Ancienne
collègue au Théâtre de l'Épure.
On s’y est rendus ensemble. Maison exiguë en fond de cour,
Montparnasse. Une femme nous a ouvert. Élégante, cheveux
cuivre, lunettes épaisses. Elle semblait nous attendre.
Son regard m’a frappé : à la fois distant et lucide, comme si
elle savait déjà ce que nous étions venus apprendre.
Certains visages ne posent pas de questions, ils attendent
seulement de voir si vous mentez.
— Vous venez pour Roger. Ça devait arriver. Il y a quelques
semaines, quelqu’un est déjà venu me poser des questions.
Elle nous invita à entrer. L’atelier était un rêve figé :
portants remplis de costumes d’époque, boîtes de plumes,
tissus par centaines. Au fond, suspendu : un manteau de
scène brun, à col de vison.
L’odeur du tissu ancien me ramena à l’appartement de
Madeleine.
Même parfum de chose gardée trop longtemps, comme si
les souvenirs finissaient par moisir en silence.
Je me suis approché. Même texture que le poil trouvé dans
le carnet.
— Celui-là a été porté par Roger, murmura-t-elle. Pour une
pièce de 1976. Il l’adorait. Mais, il l’a laissé ici, après sa
disparition.
— Il est revenu le voir ?
— Non. Mais, il m’a écrit. Deux fois. Il disait être suivi.
Qu’il avait découvert quelque chose lié à un ancien ami… une
femme aussi.
Ces mots m’ont traversé comme un écho.
Ce genre de correspondance, de peur voilée, je l’avais déjà
vue. Chaque fois, elle annonçait la fin d’une histoire.
Une prof, je crois. Il ne donnait pas de noms.
Un mot, et tout se tendit en moi comme une corde qu’on
aurait pincée.
— Une prof. Madeleine ?
— Vous avez gardé ces lettres ?
— Bien sûr.
Elle nous tendit deux enveloppes. Écriture tremblée, encre
violette.
J’ai lu. Entre les lignes : la peur. La sensation d’être
observé. Un passage : “Elle m’a dit que le silence était le
seul rempart. Mais, je n’ai plus envie de me taire.”
Je me suis levé brusquement.
— Quoi ? demanda Mélina.
— Cette phrase. Elle était au dos de la photo qu’on a
envoyée à son mari.
La boucle se refermait. Mais pas comme prévu. Quelqu’un
connaissait ces lettres. Quelqu’un avait accès à leurs objets
intimes. Quelqu’un tentait de relier deux disparitions… en
brouillant les pistes.
J’ai eu la sensation étrange que ces personnes ne
disparaissaient pas vraiment.
On les effaçait doucement, à la gomme, jusqu’à ce qu’il ne
reste qu’une ombre de graphite sur la page.
Puis un bruit sec, dehors. Un choc, comme une caisse qui
tombe ou un pas trop rapide sur le gravier.
Je me suis levé d’un bond, j’ai ouvert la porte : une
silhouette filait déjà au bout de la ruelle, manteau long,
casquette noire.
— Thomas !
Il réagit aussitôt. Nous nous sommes élancés. Les pavés
glissaient, la ruelle tournait. Deux fois, on a failli le perdre,
avant que Thomas ne le coince dans une impasse.
L’homme se débattait, haletant. Il serrait un vieil appareil
photo contre lui.
Je le lui ai arraché, j’ai ouvert la trappe, j’ai sorti la
pellicule encore tiède. Trois clichés à l’intérieur : deux de
Mélina, pris en cachette, et un de Madeleine.
De dos.
Récente.
J’ai senti mon sang se glacer.
— Qui t’envoie ?!
Pas un mot. Mais, dans ses poches, une carte : “Agence
Osiris – rue de la Tombe-Issoire.”
Une agence de surveillance, privée et discrète. Une de
celles dont personne ne parle, pas même dans les bars où
l’on croit tout entendre. On avait livré l’homme aux policiers
en inventant une histoire sommaire, une tentative
d’effraction maladroite ; rien de plus. Pour le reste, nous
nous étions tus. C’était plus sûr ainsi.
Nous nous étions retrouvés sur un banc un peu à l’écart, là
où la ville semble respirer plus lentement. Thomas fumait,
la cigarette entre deux doigts, l’air absorbé. Je griffonnais
machinalement quelques mots dans mon carnet, les pensées
en désordre, encore marquées par ce qui venait de se
passer.
— Alors, Roger ? ai-je demandé sans lever les yeux.
Thomas a laissé tomber sa cendre, puis a soufflé la fumée
comme s’il fallait d’abord dégager l’air autour de lui.
— Il a voulu disparaître, a-t-il murmuré. Je crois qu’il avait
vraiment peur. Il a laissé des signes pour qu’on le retrouve,
mais quelqu’un l’a doublé. Quelqu’un a récupéré ses codes,
ses objets… tout ce qui pouvait raconter son histoire à sa
place. On a maquillé sa fuite. On a réécrit sa vie. Peut-être
même sa mort.
Il a secoué la tête, pensif, comme si une partie de lui n’osait
pas aller plus loin, ou n’était pas sûr d’en avoir le droit.
— Ce qui est sûr, a-t-il ajouté, c’est qu’il n’a pas choisi la
façon dont il devait disparaître. Quelqu’un l’a fait pour lui.
Ses mots ont glissé en moi comme une pièce de puzzle qu’on
force dans un emplacement trop étroit. Rien ne s’alignait
encore, mais quelque part, l’image commençait à prendre
forme. Une disparition qui n’en était pas une. Une histoire
reprise en main par d’autres. Et un fil, ténu mais solide, qui
nous tirait vers Madeleine.
— Et ce Saget ?
— Saget, Lemarchand… même type. Il vivait sous deux
noms. Un pour la scène, un pour le réel. Comme s’il avait
cherché à dissimuler les chemins dès le départ.
— Madeleine ?
J’ai hoché lentement la tête.
— Elle a croisé cette histoire. Elle l’a touchée de trop près.
Quelqu’un a fait le lien. Maintenant, quelqu’un s’arrange pour
qu’on regarde ailleurs. Ou trop longtemps au même endroit.
Un silence s’installa. Thomas fixait la fumée qui montait
lentement dans l’air.
J’ai suivi son regard. Le jour tombait, et tout semblait
reprendre son rythme ordinaire : des pas pressés, des
moteurs, un bus qui soupirait au feu rouge.
Paris continuait de vivre, indifférente.
Moi, j’avais cette impression absurde d’être le seul à sentir
que quelque chose, quelque part, venait de se fissurer.
J’ai relu mes notes. Le stylo. Le poil. Les lettres. La photo.
Armand… toujours là, en filigrane. Flou. Trop passif pour
être coupable. Trop maladroit pour être innocent.
J’ai relevé les yeux.
— On va pousser la porte de cette agence. Après ça, on ira
reparler à Armand. Cette fois, en posant les questions
pertinentes.

Claire et les carnets

De retour dans son studio, Léo a jeté sa veste sur la chaise,
a lancé un vieux disque de jazz et s’est affalé sur son
matelas. Le plafond semblait le fixer. Il a fermé les yeux.
Il a revu Madeleine. Enfin… la Madeleine que ses absences
dessinaient. Une femme discrète, sans histoires. Mais les
gens « sans histoires » sont parfois ceux qui en cachent
une grande.
Il a pensé à la photo, au carnet, aux phrases sibyllines, au
parfum. Tout semblait soigneusement effacé. Trop,
justement.
Comme si quelqu’un avait voulu nettoyer les traces… sans
imaginer que le reflet, lui, resterait.
Madeleine n’avait peut-être pas disparu.
Elle s’était perdue dans ce reflet, celui d’une histoire qu’on
avait voulu rendre invisible.
Il s’est demandé si lui aussi finirait par disparaître dans ce
jeu d’ombres.
À force de traquer les absences, on finit toujours par
devenir transparent.
Et pour la première fois, Léo a senti une fissure intérieure :
— Est-ce que cette affaire est trop grande pour moi ? Estce
que je suis encore en train d’apprendre… ou déjà en train
de me perdre ?
Il n’a pas eu le temps de répondre à ses propres doutes.
Un silence étrange, comme suspendu. Paris s’étirait
derrière la vitre, les phares filaient sur les murs comme
des pensées qui refusaient de dormir. Trois coups légers
ont frappé à la porte, suivis d’un silence. Il a reconnu
aussitôt le rythme : deux brefs, un long. Claire.
Elle est entrée sans un mot, a refermé la porte derrière
elle. Dans les mains, deux bières et un sachet de chips.
Sa présence avait toujours quelque chose d’apaisant, même
quand elle ne disait rien.
Claire, c’était ce genre de lumière qui ne prétend pas
sauver, mais empêche juste de tomber.
— T’avais pas l’air bien au téléphone, dit-elle en posant le
tout sur la table. Je me suis dit que t’avais besoin de
compagnie. Ou de sel.
Elle m’observa un instant, le front légèrement plissé. Chez
Claire, c’était le signe qu’elle se préparait à dire quelque
chose d’important, ou de dangereux.
— Tu te souviens du dossier Jules F. ? demanda Claire, au
bout de quelques gorgées.
— Oui… celui qu’on avait étudié à l’école. Le gamin qui
dessinait des cages sur toutes ses copies.
— Exact. Le prof disait que c’était un cas d’anxiété sévère.
Mais je crois qu’il essayait juste de raconter ce qu’il vivait.
Enfermé. Invisible.
Le silence qui a suivi a pesé un instant, comme si cette
vieille étude retrouvait soudain un écho trop proche de ce
qu’ils vivaient maintenant.
Claire a fouillé dans sa poche intérieure et a sorti une
vieille photo, légèrement froissée.
— Je la garde toujours sur moi, a soufflé-t-elle. Pas pour
me souvenir de lui. Pour ne pas oublier ce qu’on nous a
demandé d’oublier.
Léo a regardé la photo. Un gamin de onze ans, un sourire
tendu, les mains trop grandes pour son âge.
— Il est où, maintenant ?
— Aucune idée. Dossier déclassé, puis effacé. Un jour, plus
de trace. Comme s’il n’avait jamais existé.
Elle a fixé la lumière jaune de la lampe, les yeux un peu
brillants.
— Des fois, je me demande ce qu’on fout, vraiment. À
vouloir enquêter sur les autres, on oublie ce qu’on cherche à
protéger.
— C’est pour ça que tu portes toujours ton carnet ?
— C’est mon garde-fou. Tant que j’écris, je n’oublie pas.
Il y a eu un silence. Léo s’est penché pour attraper une
nouvelle bière, puis a murmuré :
— Madeleine notait tout, elle aussi.
Claire l’a fixé.
— Alors peut-être qu’elle a laissé quelque chose. Même
infime.
Ils sont restés là, un long moment, à écouter la nuit
respirer derrière les vitres.
Le silence entre eux valait toutes les promesses.
Pas celui des couples, ni celui des secrets. Plutôt celui des
gens qui se comprennent assez pour ne plus avoir à combler
les vides.
Il s’est levé, a allumé la cafetière et s’est penché sur son
carnet. Les pages étaient pleines d’indices, mais le fil rouge
lui échappait encore. Tout était trop propre, trop pensé,
comme une pièce de théâtre dont il ne connaissait pas
l’auteur.
Il a noté une phrase, à mi-voix, presque pour se convaincre :
– Si tout semble faux, c’est que quelque chose de vrai se
cache juste dessous.
Et un nom clignotait dans ses notes comme une alarme
silencieuse : Agence Osiris, rue de la Tombe-Issoire.

L’agence Osiris

Le lendemain, à l’aube, Léo était en planque devant le
numéro 27. La façade était discrète, sans éclat, presque
effacée du paysage.
Une plaque en laiton un peu piquée : “OSIRIS — Conseil &
Surveillance”.
Interphone à boutons ronds, noms gravés à la pointe sèche.
Il a observé pendant une heure. Trois personnes sont
entrées. Aucune sortie.
J'ignorais encore ce que je cherchais, mais j’avais appris à
reconnaître les lieux qui se protègent eux-mêmes. Osiris en
faisait partie. On sentait dans l’air cette vigilance muette,
presque animale.
Un facteur est arrivé, sac en bandoulière, la mine pressée.
Le cliquetis du trousseau, le tampon dateur, l’odeur
d’encre : tout sonnait ancien et précis.
Il a glissé quelques enveloppes dans les boîtes aux lettres,
a noté quelque chose sur son carnet.
Léo s’est approché, a observé l’interphone, a feint de
chercher une adresse. Quand le facteur a poussé la porte
pour sortir, il l’a retenue du pied et s’est glissé
discrètement à l’intérieur.
Le hall était impersonnel : sol en carrelage gris, lumière
froide, une plante en plastique trop brillante. À droite, un
ascenseur. À gauche, une porte vitrée marquée « Réservé
au personnel. » Léo a traversé le hall à pas lents, observant
chaque détail : les coins d’ombre, les miroirs convexes, les
reflets piégeux. Il a choisi l’escalier plutôt que l’ascenseur
et est descendu.
Au premier étage, le couloir était aveugle, sans fenêtre.
Sur un mur, un grand tableau affichait des photos floues,
parkings, quais de gare, halls d’immeubles. Il s’est arrêté
devant l’une d’elles : une femme en manteau bleu marine, de
dos, silhouette à moitié effacée. Il a compris alors. Ce
n’était pas un mur d’honneur, mais un mur de surveillance. Il
a continué plus bas, jusqu’au sous-sol. L’air y était lourd,
saturé de poussière et de plastique chauffé. Les machines
ronflaient doucement ; les moniteurs cathodiques vibraient
et un ventilateur brassait de l’air tiède chargé d’ozone.
Sur un bureau, un tiroir était entreouvert. À l’intérieur :
des badges vierges, une boîte de vieux stylos. L’un d’eux a
attiré son regard, un Parker 75, identique à celui d’Armand.
Sur le capuchon, de minuscules lettres étaient gravées : «
R.D.S. ».
Les initiales de Roger Daniel Saget. Le même homme que
Florence appelait Lemarchand.
Il est resté un instant figé, le stylo en main. Quelqu’un se
servait des mêmes outils que lui. Les mêmes codes. Les
mêmes traces. Au mur, un grand plan de Paris piqué
d’épingles colorées. Chaque point portait un code : Q15,
R12, MA3. Léo a pris une photo rapide dans son carnet
avant qu’un bruit sec ne résonne au-dessus de lui. Il a
sursauté, a levé la tête. Des pas. Lents, réguliers. Quelqu’un
se déplaçait à l’étage. Il est remonté sans bruit et s’est
arrêté devant un bureau vitré, rideaux tirés. En
s’agenouillant, il a remarqué une grille d’aération mal fixée.
Derrière, une feuille pliée en trois, coincée dans l’ombre. Il
l’a glissée dans sa veste. Pas le temps de lire.
Dans la pénombre, la lueur des écrans de contrôle découpait
la pièce ; un magnétophone à bandes tournait, et des listes
dactylo s’empilaient sur un sous-main.
La lumière blafarde venait de moniteurs cathodiques qui
bourdonnaient ; des magnétoscopes U-Matic cliquetaient,
et un commutateur vidéo alignait des voyants rouges.
Sur un moniteur, une mosaïque de quatre entrées filmées ;
à côté, un porte-documents était ouvert sur des feuilles
dactylographiées.
Léo s’est penché, plissant les yeux pour lire à travers le
reflet : « Lemoine, Madeleine — observation suspendue.
Risque : modéré. Contexte : sensible. Dernière entrée : il y
a six jours. »
Un autre fichier portait un nom qui l’a glacé : « Sénécé —
rapport intermédiaire ».
Il le nota aussitôt, avec l’intuition obscure que ce nom ne le
quitterait plus.
Dès lors, il s’imposa à son esprit, insistant, presque
dérangeant.
Non seulement parce qu’il revenait sans cesse, mais parce
qu’il résonnait comme la trace effacée d’une signature,
oubliée au bas d’un mensonge partagé.
Roger Saget.
Un lien ?
Il a continué d’avancer, a ouvert un placard métallique. À
l’intérieur, plusieurs boîtes d’archives, bien rangées,
datées. Il a ouvert celle de l’année en cours. Dossiers
internes, notes manuscrites, relevés de déplacements. Dans
une chemise cartonnée, une note manuscrite : « Rendezvous
Quai 15 déplacé. Sujet imprévisible. Filature
suspendue. »
Une autre mention griffonnée en rouge dans la marge : «
Elle a compris. Trop tard pour reculer. »
Léo a senti sa gorge se serrer. Madeleine n’était pas un
dommage collatéral. Elle était au coeur de quelque chose.
Elle l’avait compris.
Un bruit sec l’a figé.
Le son étouffé d’un ascenseur. Il s’est raidi. L’ascenseur
montait. D’un seul geste, Léo a fermé le placard, a reculé à
pas feutrés.
Des voix. Deux hommes. Il a reconnu le ton : un supérieur,
et un subordonné qui écoute sans répondre.
– … nettoie le bureau B6. On a peut-être eu une fuite de
signal.
— Le technicien est au courant ?
— Il sera informé plus tard.
Pas de doute. Quelqu’un savait qu’un intrus était là. Ou bien
quelqu'un craignait que ce soit le cas.
Léo a cherché une sortie. Un couloir latéral, à moitié plongé
dans l’ombre. Il l’a suivi. Il a longé une salle de maintenance,
puis a atteint une issue de secours, verrouillée. Il a sorti un
crochet discret de sa poche, s’est penché, a tenté sa
chance.
Clac.
La porte a cédé. Mais une alarme s’est déclenchée, brève,
presque inaudible. Un signal silencieux, pensé pour les
internes.
Il s’est précipité dans un escalier secondaire. Derrière lui,
les pas s’accéléraient. Il a grimpé les marches deux par
deux, sa respiration était contrôlée, les muscles tendus.
Les années de course matinale reprenaient le dessus.
Arrivé au rez-de-chaussée, il a entendu des bottes claquer
sur le carrelage. Il a sauté par-dessus un tourniquet, a
foncé vers la salle d’impression, a coupé entre deux
armoires. Un garde est entré de l’autre côté. Trop tard.
Il a poussé une porte vitrée, l’a refermée sans bruit, a
longé un couloir étroit jusqu’à une fenêtre. Grille de
sécurité.
Il s'est hissé, a glissé ses doigts dans les interstices, a
forcé sur les bras. L’adrénaline remplaçait l’oxygène. La
grille a cédé d’un côté. Il s’est échappé à travers
l’ouverture.
Il a atterri sur les pavés, a roulé sur l’épaule et s'est relevé
d’un bond.
Il a couru dans la ruelle, a pris à gauche, a dévalé un
escalier, a enjambé un scooter renversé, s’est glissé sous
un porche.
Les bruits de pas se sont faits plus lointains, puis plus rien.
Le souffle court, Léo s’est adossé au mur. Il connaissait le
quartier : quelques ruelles, un raccourci vers la place. Il a
escaladé un muret, a glissé, s’est rattrapé à une gouttière,
a forcé sur les bras, et est passé de l’autre côté.

De l’autre côté, le silence.

Il est resté là un instant, le coeur battant, le front contre
la pierre froide. Cette fois, il avait réussi à leur échapper.
Mais à quel prix ?
Le fichier audio. La photo. Le nom de Madeleine. Et cette
voix. Cette peur.
Il venait de réveiller un nid de vipères.
Eux, maintenant, savaient que quelqu’un fouillait dans leurs
secrets.
Chez lui, Léo a vidé ses poches. Le plan. La feuille trouvée
dans la grille d’aération. Il l’a ouverte avec précaution, le
papier froissé par le temps et la peur.
Un mot manuscrit, d’une écriture féminine : « Elle a vu ce
qu’elle ne devait pas. On a voulu l’effacer. »
Aucune signature. Mais une petite étoile était dessinée en
coin. Une habitude d’enseignante. Madeleine ? Ou quelqu’un
qui la connaissait ?
Il a retourné la feuille. Au dos, un symbole était griffonné à
l’encre : un oeil barré d’une ligne noire. Il l’avait déjà vu. Sur
un carnet. Sur le mur de l’agence.
Son téléphone a sonné, brisant le silence.
Il a hésité, puis a décroché.
— Fabre ?
Voix féminine. Calme. Contrôlée. Mais chaque mot semblait
franchir un champ de mines.
— Qui êtes-vous ?
— Une pièce du décor, a répondu-t-elle. Mais j’en ai assez
de jouer. Je travaille à Osiris. Je vous ai vu entrer
aujourd’hui.
Léo s’est redressé, a vérifié les fenêtres, a refermé son
carnet.
— Pourquoi m’appeler ?
— Parce que vous cherchez la vérité. Parce qu’elle… ne
méritait pas ça.
— Madeleine ?
Un silence. Puis la voix a repris, plus basse :
— Elle a compris trop tard qu’on ne peut pas tout noter.
Même la vérité a un prix.
Sa voix tremblait à peine, mais quelque chose dans le ton
sonnait comme un adieu anticipé.
Léo a senti que, derrière chaque mot, il y avait la peur de
n’être plus là demain pour en dire davantage.
— Qu’est-ce qu’elle a découvert ?
— Je ne peux pas en parler ici. Ils écoutent. Même quand
on croit être seul. J’ai vu ce qu’ils lui ont fait. Ce qu’ils ont
fait faire à d’autres. Mais elle n’a pas fui par peur. Elle a
disparu pour protéger quelque chose. Ou quelqu’un.
Léo a senti son souffle ralentir. Chaque mot sonnait comme
un morceau de vérité en équilibre.
— Où vous voir ?
— Demain. Quinze heures. Square de l’Aspirant-Dunand,
près du kiosque. Venez seul. Ne parlez à personne.
— Comment vous reconnaître ?
— Une écharpe jaune moutarde. Personne n’en porte. C’est
mon seul luxe.
Elle a raccroché.
Léo est resté figé, la paume encore tiède de l’entretien qu’il
venait d’avoir. Autour de lui, tout semblait suspendu, les
murs, l’air, les bruits, comme si le monde retenait son
souffle.
Pourtant, il sentait quelque chose bouger, lentement, sous
la surface.
Cette femme détenait une part de vérité. Pas l’ensemble du
puzzle, non. Mais assez pour attirer les regards ou justifier
une peur tenace.
Madeleine… Madeleine n’était plus seulement une épouse
portée disparue.
Elle devenait un nom qu’on voulait faire disparaître.
Ou au contraire préserver.
Demain, je tenterai d’en savoir plus.
Il le fallait. Parce que désormais, l’enquête n’obéissait plus
aux mêmes règles.
Elle venait de glisser vers un autre terrain.
Je suis resté longtemps sans bouger, la main encore crispée
sur le téléphone.
Dans la rue, un bus est passé, projetant un bref éclat jaune
sur le mur.
Tout semblait normal.
Mais je savais que rien ne l’était plus.
Il y a des enquêtes où l’on cherche des gens.
Il y en a d’autres où l’on cherche ceux qui effacent les
gens.
À partir de là, je cherchais ceux qui avaient voulu qu’on
l’oublie.
En remontant chez moi, j’ai croisé mon reflet dans la porte
vitrée de l’immeuble.
J’ai failli ne pas me reconnaître. Les paupières lourdes, les
mains tremblantes…
L’air de quelqu’un qui ne suit plus une enquête, mais qui est
en train d’y être avalé.
J’ai pensé appeler Claire.
J’ai pensé renoncer.
Je n’ai fait ni l’un ni l’autre.

 

J’espère que les deux premiers chapitres vous ont plu ! La suite est disponible sur mon site. Merci.