chapitre 1 Les haltes du temps

 

À Angers, la fin d’après-midi avait quelque chose de particulier. La lumière baissait sans brusquer, glissant entre les arbres, s’attardant sur les façades claires, accompagnant les pas plutôt qu’elle ne les pressait. La ville continuait de vivre tranquillement. On sortait du travail, on traînait un peu, on se retrouvait sans toujours l’avoir décidé. Les habitudes étaient bien installées, rassurantes.

Rien ne semblait urgent ici, et pourtant, à cette heure précise, chacun se trouvait quelque part.

Dans une salle de cinéma plongée dans le noir, Mila était assise entre ses deux amies. Elles avaient seize ans toutes les trois. Mila s’était recroquevillée dans son siège, genoux ramenés contre elle, comme elle le faisait souvent. Ses cheveux bruns étaient attachés à la va-vite, son sweat trop large lui donnait l’air encore plus jeune qu’elle ne l’était.

À sa gauche, Léna parlait toujours un peu trop pendant les films. À sa droite, Inès riait facilement, même pour des scènes pas vraiment drôles. Mila, elle, regardait. Elle préférait observer, absorber, sans commenter.

Le film avançait normalement. Une scène calme, sans surprise.

Puis l’image s’est figée.

— Oh non…, a soufflé Mila.

Elle a d’abord pensé à un bug. Ça arrivait. Le son s’était arrêté aussi, mais rien d’inquiétant encore.

Mila s’est tournée vers ses copines. Léna ne bougeait pas. Inès non plus. Leurs visages étaient figés, expressions intactes, comme arrêtées en plein souffle.

— Léna ? a tenté Mila.

Elle a posé une main sur son bras. Rien.

Mila a regardé autour d’elle. Toute la salle était immobile. Les silhouettes figées dans le noir, les mains arrêtées à mi-chemin, les têtes tournées vers l’écran. Le silence était dense, presque lourd.

Elle s’est levée lentement. Son cœur battait trop vite. Elle a fait quelques pas dans l’allée.

— C’est pas drôle…, a-t-elle murmuré, la voix plus faible qu’elle ne l’aurait voulu.

Puis, sans prévenir, le son est revenu. L’image a repris comme si de rien n’était. Léna s’est penchée vers elle.

— T’as vu la tête du mec ? Franchement…

Mila s’est rassise sans répondre. Elle a gardé les mains serrées sur ses genoux. Autour d’elle, personne ne semblait troublé.

Elle, si.

Pendant que le film continuait, ailleurs dans la ville, le bruit était constant. Dans une grande surface encore pleine, les caisses bipaient sans relâche, les chariots roulaient, les voix se croisaient, et une musique passait en fond, toujours un peu trop forte.

Yanis travaillait là depuis plusieurs années. Quarante et un ans, grand, mince, un peu voûté, il parlait peu mais observait beaucoup. Il connaissait ce vacarme par cœur.

Puis, d’un coup, tout s’est arrêté.

Le silence est tombé net.

Yanis a d’abord ressenti un soulagement presque agréable, une respiration inattendue. Puis il a levé les yeux et il a compris que ce n’était pas juste un calme passager.

Les clients étaient figés. Une femme restait penchée vers son sac. Un homme avait la main suspendue au-dessus du tapis. Même les corps semblaient arrêtés en plein geste.

— Allô ? a-t-il lancé, sans réfléchir.

Et puis tout est reparti. D’un seul coup. Les bips, la musique, les voix. Comme si rien ne s’était passé.

Un collègue est passé derrière lui en souriant.

— Eh Yanis, t’as une tête… Ça va ?

Yanis a hésité, puis il a lâché, d’une voix trop basse pour que ça ait l’air sérieux.

— Pendant une seconde… tout le monde s’est arrêté. Genre… figé. Plus personne bougeait.

Le collègue l’a regardé, puis a éclaté de rire.

— Mais oui, bien sûr. T’es crevé, c’est tout. Va boire un café.

Yanis a voulu insister, mais les mots ne sortaient pas. Il s’est remis à travailler, un peu mécaniquement, le regard encore accroché à ce qu’il avait vu.

Personne n’avait rien vu.

Lui, oui.

Un peu plus loin, sous un ciel encore clair, des hommes jouaient à la pétanque. Les rires étaient simples, familiers. On se retrouvait là presque tous les jours, toujours à la même heure.

Éloi portait une casquette usée et un polo un peu trop large. Soixante-trois ans. Retraité depuis peu, il venait surtout pour le rituel, pour les copains.

— Bon, à moi, là !

Il a regardé sa montre.

17h42.

Il a pris sa boule, l’a pesée dans sa main, a visé… et a lancé.

La boule s’est arrêtée en plein vol.

Éloi a senti son cœur cogner. Ses amis étaient immobiles, leurs sourires figés. Le silence était total.

Puis tout est reparti.

La boule est retombée, les voix ont repris, et l’un d’eux a rigolé comme si de rien n’était.

Éloi a cligné des yeux, encore secoué, puis il a lâché :

— Vous avez vu ça ?

Ils se sont tournés vers lui, amusés.

— Vu quoi ? demanda l’un, déjà hilare.

Éloi a fait un geste vague, comme s’il essayait de rattraper l’air.

— Vous étiez figés… même ma boule, elle est restée figée en l’air, juste là, devant moi.

Un silence, très court. Puis un éclat de rire général.

— Bah dis donc, Éloi… le soleil t’a tapé sur la tête ! a lancé l’un.

— Ouais, faudra mettre la casquette ! a ajouté un autre.

Ils ont repris la partie. Éloi a souri vaguement, sans insister. Il a joué, il a parlé comme d’habitude. Mais quelque chose était resté, coincé derrière ses yeux.

La ville a poursuivi sa soirée. Les rues se sont remplies doucement, les lumières se sont allumées, Angers respirait comme toujours, paisible et familière.

Ils ne se connaissaient pas.

Ils ne se croiseraient pas ce soir-là.

Mais à 17h42, quelque chose s’était arrêté, puis avait repris.

Et eux seuls en gardaient le souvenir.

Ils ne savaient pas encore que cela se reproduirait. Jour après jour. Toujours à la même heure.

 

Ce chapitre a été écrit par Léo Fabre